Rechercher
  • patrickpaugetauteu

Moi, conjoint de prof...

Mon plaidoyer pour les enseignants.



Ce qui suit n’a pas grand-chose à voir avec mes livres, avec les guerres mondiales, les nazis ou les uchronies. Cela n’a aucun rapport avec un fait historique précis ou une anecdote peu connue de notre passé. Par contre, c’est un sujet qui traverse l’Histoire et qui la porte.


Dans cet article, je souhaite faire un rappel concernant une partie de cette humanité qui s’est tournée vers l’autre, pas pour la soigner (cela sera l’objet d’un autre texte) ou la protéger, mais pour l’éduquer. Je ne parle pas ici des grands donneurs de leçons, des « influenceurs » autoproclamés ou des dogmatiseurs politiques ou religieux qui abondent à l’excès sur les réseaux sociaux. Non. Ici, je veux vous parler de ceux qui ont voué leurs existences au partage de la connaissance : les enseignants.


Qui suis-je pour en parler ?

Il se trouve que depuis près de vingt ans, je partage ma vie avec une prof de français, qui officie en collège avec une période en bac pro. Et je suis convaincu que ceux qui peuvent le mieux parler des profs, de leur implication et de leur métier, ce sont leurs conjoints, ceux qui vivent avec eux et qui, au quotidien, savent ce qu’ils font, ce qu’ils endurent et pourquoi ils continuent malgré tout.


Alors en reprenant la méthode argumentaire d’un ancien président (qui n’a pas aidé les enseignants, comme les autres), laissez-moi vous présenter ma vision des choses.


Moi, conjoint de prof, je sais que les enseignants sont des gens de vocation. Être prof ne s’improvise pas. Nombreux sont ceux qui sont partis de l’industrie en se lançant dans l’enseignement la fleur au fusil, pour finalement ramasser leurs dents au bout de trois semaines en posant leur démission. Tous les profs que je connais, quelle que soit la matière qu’ils enseignent, sont des passionnés et ont pour objectif de tout faire pour que les enfants apprennent ce qu’il faut, comme il faut. Ils vivent leur métier pleinement et sont souvent prêts à de nombreux sacrifices personnels pour accomplir ce devoir. Ils sont nombreux, dont mon épouse, à toujours chercher le meilleur moyen pour que l’apprentissage passe mieux, encore plus si face à eux se trouvent des enfants en difficulté. Ils ont des idées, ils essayent et éprouvent une vraie joie lorsqu’un élève réussit à progresser.


Moi, conjoint de prof, j’en ai assez que l’on dise que les enseignants sont tout le temps en vacances ou qu’ils n’ont que dix-huit heures de cours par semaine. Il serait bon de rappeler que la préparation des cours, la correction des copies, les relations avec les parents, les réunions et le soutien scolaire prennent un temps de fou ! Quand il faut corriger 30 à 35 copies par classe, à raison de 4 classes (minimum) par prof, ça fait entre 120 et 140 copies par devoir surveillé. À raison de 15 à 20 minutes de correction par copie, à votre avis, ça fait combien ? Maintenant, multipliez ça par le nombre de notes que vos enfants peuvent avoir dans l’année et ramenez ça à un taux hebdomadaire. Vous croyez toujours qu’ils sont à dix-huit heures ? Ma femme et ses collègues que je connais passent leurs soirées et leurs weekends à corriger les écrits de nos enfants. Alors à ceux qui disent qu’ils ne font rien de leur vie, réveillez-vous !


Moi, conjoint de prof, j’en ai assez d'entendre que les profs sont là pour éduquer les enfants. Je rappelle, à tout hasard, que les enseignants ne sont pas là avant tout pour veiller à ce que les enfants soient respectueux et polis. L'apprentissage des règles de vie avec l'autre se fait dans la sphère privée autant qu'à l'extérieur.


Moi, conjoint de prof, j’en ai assez de voir des gens parler aux profs comme à des chiens en estimant qu'ils sont à leur service. C’est fatigant d'entendre renvoyer sur les profs les échecs de leurs enfants alors que les facteurs liés à l'échec scolaire sont multiples. Avant de mettre le prof au pilori, avant de l’agresser à la première mauvaise note ou parce que l’enseignant donne du boulot à la maison, posons-nous les bonnes questions et rappelons-nous que notre responsabilité ne s’arrête pas à l’inscription de nos enfants à l’école, mais inclut entre autres le suivi de ses apprentissages. Ah, autre chose : un prof est un être humain comme les autres (si, si, je vous assure) alors soyons respectueux.


Moi, conjoint de prof, je pense qu’il serait vraiment temps que les politiques, quel que soit leur bord, arrêtent de saborder l’éducation nationale. Est-ce qu’une fois, on pourrait avoir un ministre et une volonté étatique qui aillent dans le bon sens ? Est-ce qu’une fois, on pourrait donner de vrais moyens aux profs pour qu’ils puissent faire leur boulot dans de bonnes conditions (réduction du nombre d'élèves par classe, plus de monde en Vie Scolaire, etc.) ? Est-ce qu’une fois, les collets montés des « hautes instances » pourraient se tourner vers les enseignants et ENFIN les écouter avant de promulguer des réformes et de revoir les programmes ? Au moment de lancer sa réforme du collège, une certaine ministre de l’éducation a inscrit ses enfants dans une école non soumise à ses modifications. On parle de crédibilité, là ? Bien sûr que tout n’est pas à garder dans ce que les enseignants demandent. Il faut discuter, trouver un consensus, mais avant tout aller dans leur sens ! Ce sont eux qui se trouvent sur le terrain ! Depuis des années que les présidents se succèdent, pas un n’a vraiment mis en place de projets pour offrir à ces hommes et ces femmes l’évolution qu’ils attendent. Les seules choses que l’on apprend, c’est qu’il faut enlever les accents circonflexes et le i de oignon. Bah oui, vous comprenez, c’est compliqué à retenir. On nivèle vers le bas. Pendant les examens, c’est la même chose : "ne soyez pas trop durs, hein. Les quatre premières fautes de grammaire ne comptent pas. Au bout de cinq vous enlevez un demi-point pour cinq erreurs." Comment voulez-vous faire correctement votre travail quand le ministère qui vous gère est incapable de redresser le niveau…


Moi, conjoint de prof, j’ai vécu le confinement et le travail à la maison des enfants. Certes, il a fallu accompagner les enfants, mais quand je vois la quantité de boulot que mon épouse et ses collègues ont dû générer, je ne suis que plus admiratif encore. Pourtant, au milieu de cette période trouble, j’y ai tout de même vu une sorte de bénédiction : c’était dur, pénible pour des parents qui soudainement découvraient ce qu’était le boulot de prof. Devoir tenir leur enfant devant les livres, l’obliger à faire son travail... Ce confinement a eu ça de bien que beaucoup de parents ont enfin pris conscience qu’être enseignant, ce n’est pas si simple.


Moi, conjoint de prof et amateur d’Histoire, je ne peux pas finir ce texte sans rendre hommage à Samuel Paty, un homme qui a eu le courage de… faire son travail. Oui, c’est aussi simple que ça. Comme des milliers d’autres, il se levait tous les matins avec l’envie d’enseigner, de partager, mais aussi de le faire dans des conditions respectueuses et humaines. Comme des milliers d’autres et des dizaines de milliers avant lui, il faisait ce qui lui semblait juste : offrir la connaissance, développer l’ouverture d’esprit sans choquer les esprits. C’était une bonne personne, comme l’intégralité du corps enseignant. Alors vous allez me dire que tous les profs ne sont pas comme je les présente. Oui, c’est vrai, l’humain est ainsi fait qu’il n’est pas parfait et que chaque individualité porte ses différences, ce qui nourrit la richesse de cette Humanité. Mais soyez honnête, regardez autour de vous et portez un regard ouvert sur la richesse de ces profs, et vous verrez ce que moi je vois au quotidien : du dévouement, de la générosité et une volonté de bien faire sensationnelle.


Moi, conjoint de prof et amateur d'Histoire, je suis convaincu que l'Ecole et ses profs sont des vecteurs importants de la Civilisation. Partout où elle est absente règne le chaos. Dans l'Histoire, hormis quand elle était entre les mains de propagandistes, l'Ecole et les professeurs ont toujours été des éléments moteurs de l'évolution des choses. Qui essaye-t-on de museler en premier pour limiter l'ouverture d'esprit et neutraliser un peuple ? Intellectuels et profs. Que font les tyrans pour asseoir leur hégémonie : ils modifient les livres d'Histoire et influent sur les profs. Je ne me lancerai pas ici dans une liste de personnages exceptionnels issus de l'enseignement qui ont marqué l'Histoire, mais je vous invite à vous renseigner.


Moi, conjoint de prof, je voudrais finir en envoyant un appel à tous les autres conjoints d’enseignants. Chers/chères ami(e)s, nous sommes les mieux placés pour les défendre, pour empêcher ceux qui ont des œillères de s’en prendre à eux. Bien sûr, il existe des syndicats, des militants qui réclament et qui se battent. Bien sûr, les étudiants les soutiennent parfois. Mais vous le savez comme moi, nul autre que nous ne peut mieux les comprendre. Alors, je vous en prie, élevez-vous et joignez votre voix à la mienne ! Il ne s’agit pas de faire plier un gouvernement. Les politiques ne veulent comprendre que ce qui leur permet de gravir les échelons du pouvoir ! Non, notre action, à nous, doit toucher les autres parents, ces femmes et ces hommes qui sont en contact avec nos conjoints et qui ne savent pas ce que nous savons. Parlons-leur, corrigeons leurs erreurs avec pédagogie et humanité, parce qu’une fois qu’ils auront compris, quand il ne restera plus que les politiques à convaincre, ceux-ci devront faire face à un peuple qui soutient pleinement ses enseignants.


Tous unis derrière eux. C’est bien le minimum que nous leur devons…


Je voudrais dédier ce texte à tous les enseignants.

Je rajoute une note personnelle pour M. Ferrier, professeur de français que j’ai eu le bonheur d’avoir au collège Ampère à Oyonnax, de 1983 à 1985. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, mais qu’il sache que je ne serais pas l’homme que je suis aujourd’hui s’il n’avait pas été là.

291 vues